Le Crowdequity : quand la foule finance les start-up

Dans le but de mieux déterminer les enjeux du crowdfunding, nous avons eu l’opportunité de rencontrer Véronique Bessière, Professeur à l’IAE de Montpellier et auteur de l’ouvrage « le Crowdfunding: Fondements et Pratiques ».

Le crowdequity ou l’investissement par la foule

Le crowdequity, c’est-à-dire le financement des capitaux propres des entreprises en faisant appel à la foule via des plateformes spécialisées, connaît un engouement de plus en plus marqué en France.
Il constitue un appel à l’épargne publique, mais contrairement à sa forme standard – en bourse – il bénéficie d’une plus grande souplesse quant aux modalités requises pour émettre des titres. En particulier, le prospectus d’information visé par l’AMF (autorité des marchés financiers) n’est pas requis (selon la Directive Européenne 2010/73/EU, dite « Prospectus Directive »). Le décret du 1er octobre 2014 apporte des modifications substantielles en augmentant le seuil maximum de levée de fonds dispensés de visa AMF et en imposant un statut spécifique aux plateformes de crowdequity : celui de « Conseiller en Investissements Participatifs » (CIP), qui est une version allégée du statut de « Conseiller en Investissement Financier » déjà existant pour d’autres intermédiaires financiers.

Désormais en France, les entreprises peuvent lever en crowdequity jusqu’à un million d’euros (contre 100 000 euros avant le décret du 01/10/2014) dès lors que la plateforme est agréée CIP. Il s’agit d’une avancée considérable pour les start-ups qui élargissent ainsi leur base de financement en étant désormais en capacité de réaliser un véritable appel à l’épargne publique jusqu’alors réservé à de plus grandes entreprises. Le marché européen, notamment français, est ainsi beaucoup moins restrictif que la réglementation en vigueur aux Etats-Unis, qui définit de manière étroite le « public » en réservant le crowdequity à des investisseurs « qualifiés » en fonction des revenus et du patrimoine (JOBS Act).

La France opère ainsi une véritable démocratisation du financement des entreprises, et pas seulement des autres formes de crowdfunding plus populaires que sont le don ou le don avec récompense.

La démocratisation du financement des entreprises

Cette démocratisation permet aussi d’ouvrir les projets de start-ups à des non spécialistes. Les projets ainsi mis en ligne sont évalués non plus uniquement par les professionnels du capital innovation mais par un grand nombre d’internautes qui peuvent donner leur avis sur le projet, échanger entre eux via les réseaux sociaux et avec l’équipe qui porte le projet. Il en résulte deux effets importants pour le développement des start-ups.

  • Premièrement, la sélection des projets n’est plus réservée à un cercle relativement étroit de professionnels. En effet la sélection s’opère par le financement : seules les idées qui trouvent un financement peuvent réussir, c’est une condition préalable à tout développement d’un projet. Grâce au crowdequity le « jury de sélection » est considérablement élargi et les critères de sélection sont également modifiés, plus orientés vers une approche consommateur et marché.
  • Deuxièmement, le crowdfunding apporte au créateur d’entreprise un retour sur la manière dont les internautes perçoivent le projet. Un échange d’information intense se crée autour de la start-up en phase de levée de fonds sur une plateforme, et via les blogs et les réseaux sociaux. Les commentaires et les avis du public apportent une véritable ressource cognitive au porteur de projet. L’une des principales ressources résulte des attentes des « crowders » en tant que futurs consommateurs ou futurs prescripteurs du projet.

Le modèle du co-investissement avec Sowefund

D’autres plateformes comme Sowefund par exemple, ont choisi de se construire sur le modèle du co-investissement, en invitant les particuliers à prendre part au capital de startups innovantes au même moment, et dans les mêmes conditions que les professionnels de l’investissement (réseaux de business angels, Fonds d’entrepreneurs…). Il s’agit ici d’une autre manière de démocratiser l’investissement en capital en permettant aux novices de financer un projet dans lequel les professionnels décèlent déjà un potentiel. Ainsi, l’arrivée de Sowefund marque la fin du monopole d’une élite sur l’investissement sans pour autant opposer les deux mondes. Son ambition est d’impliquer un plus grand nombre de Français dans le financement de jeunes pousses nationales.

Ainsi, le crowdequity constitue véritablement un nouveau modèle de financement des start-ups. L’accès direct des porteurs de projet à une foule potentiellement illimitée produit un triple phénomène de démocratisation, déhiérarchisation et définanciarisation du financement des start-ups. Ce modèle est en phase d’émergence.

Il est porteur de valeur car il peut permettre à de nombreux projets d’émerger et de réussir. Le crowdequity est aussi porteur de risques car les avis de la foule peuvent être manipulés et altérés par des phénomènes tels que le mimétisme. C’est donc un modèle à construire, et les plateformes ont un rôle important à jouer dans cette construction. Les réflexions et analyses sur le développement ce modèle joue également un rôle essentiel dans la compréhension de ses facteurs de succès et de risque.

Article écrit par Véronique Bessière et Eric Stéphany respectivement Professeur et Maître de Conférences à l’IAE de Montpellier où ils co-dirigent le Master Création d’Entreprises Innovantes et Management de Projets Innovants.

Ils sont co-auteurs de l’ouvrage : « Le crowdfunding : Fondements et Pratiques », de Boeck (décembre 2014).